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En toutes lettres

J’écris pour comprendre, j’entreprends pour vivre.

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Les olives du vent

L’hiver à Zegouta… tout le monde s’en réjouissait. La pluie abondante nourrissait l’espoir d’une bonne année agricole. Tout le monde… sauf moi. Je n’ai jamais aimé cette saison. En hiver, il nous fallait nous déplacer d’un coin à l’autre de la maison pour éviter les gouttes d’eau qui s’infiltraient par les fissures des toits en terre. On partait sans cesse en quête de chaleur pour échapper aux morsures du froid. Et, comme toujours en hiver, on affrontait la boue pieds nus, les chaussures étant inadaptées à l’épaisseur de la glaise.

La tâche la plus pénible, c’était celle qu’on imposait à ma cousine : sortir la vache pour la faire paître au bord du chemin du douar. Bien entendu, elle ne sortait jamais sans moi. Et marcher derrière le bétail, dans ces conditions, vous fait détester le lait et le beurre, malgré tous leurs bienfaits.

Le week-end, je partais souvent dormir chez mon oncle. D’abord parce qu’il y avait là-bas beaucoup d’enfants, ensuite parce qu’Azib Sidi El Mehdi était un douar plus grand que celui de Ben Chehib. L’espace y était plus vaste, plus propice aux jeux avec mes cousins et les enfants du village.

Mais ce matin-là, pas question de jouer. Mon oncle nous avait réveillés de bonne heure pour aller cueillir les olives. Pour une tâche pareille, il ne faisait aucune différence entre les petits et les grands. Seules trois femmes étaient dispensées : ma grand-mère, la tante maternelle et la femme de mon oncle. Tous les autres étaient mobilisés.

J’aurais tant voulu que la récolte des olives se déroule en dehors de l’hiver… Le froid rendait tout plus difficile. Impossible de sortir les mains de ses poches, alors ramasser les olives du sol devenait un supplice. Les plus malins parmi nous se précipitaient vers les branches basses pour cueillir les fruits encore accrochés, mais la voix de mon oncle nous rappelait vite à l’ordre, en nous désignant les olives tombées à cause du vent : les fameuses olives du vent.

Le froid engourdissait nos membres. Nos doigts ne répondaient plus. Et nous n’avions ni le droit ni la force de protester. Seul mon cousin, un peu plus âgé que moi, osait s’y risquer. Il était notre sauveur : ses protestations finissaient souvent par nous valoir l’autorisation d’allumer un feu.

Ah, ce feu, pendant la cueillette ! Seuls ceux qui ont vécu cette expérience savent combien il est précieux. Il vous rendait peu à peu conscience de votre propre corps. Vous sentiez d’abord vos doigts, puis vos joues, puis vos vêtements – sans vraiment savoir si vous les portiez ou s’ils vous enveloppaient. Ensuite venaient les coudes, les jambes, les pieds… Et c’est là seulement que vous pensiez à manger, que vous réalisiez que vous n’aviez pas encore pris de petit déjeuner. La règle voulait qu’on ne mange qu’après avoir ramassé les olives tombées au sol. À ce moment-là, le pain et les olives noires avaient un goût inégalable. Je ne saurais dire pourquoi, mais jusqu’à aujourd’hui, je garde en bouche la douceur du pain et des olives mâchés ensemble… que ce soit à Zegouta ou ailleurs. Le duo pain-olive est resté pour moi un repère.

J’enviais tellement mon cousin. Lui, il était souvent dispensé du ramassage. Il s’occupait de frapper les branches pour faire tomber les olives, parce qu’il était assez fort pour manier la gaule et assez agile pour grimper dans les arbres.

La journée se déroulait ainsi : on passait d’un arbre à l’autre, entre moments de travail réel et moments de simulation, entre efforts sincères et petits plaisirs volés à la vigilance de mon oncle, parfois sous forme de moqueries à l’encontre de cette réalité rude.

Le soir venu, nous rentrions à pied, exténués. Les bêtes, elles, portaient les sacs d’olives. En chemin, on arrachait quelques instants de complicité avec mon oncle, qui nous félicitait pour notre travail. Était-ce sincère ? Ou bien devions-nous y croire pour avoir le droit de revenir aux champs la prochaine fois ? À la source, nous en profitions pour nous laver les mains et les pieds, malgré le froid mordant. L’eau y était toujours plus tiède que celle de la maison. On croisait les copains, on échangeait quelques blagues, chacun se moquant de « son chef de famille ». La rudesse du jour laissait place à des instants de camaraderie et de rires. C’était notre manière d’adoucir la réalité hivernale.

De retour à la maison, nous attendait le thé chaud et la harcha. Après le repas, je rejoignais ma grand-mère pour dormir. Une nouvelle semaine m’attendait, entre la maison et l’école… et cette même question à trancher : passerai-je la semaine chez mon oncle ou chez ma tante ? Quant à ma mère et mes frères, je me contentais de penser à eux chaque soir, en regardant au loin le minaret imposant de Kermet Ben Salem.

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