J’écris pour comprendre, j’entreprends pour vivre.
18 Juillet 2025
Janvier. Les vacances scolaires. La toute première occasion de rentrer au village, de revoir mes frères, de jouer avec les copains. Je ne me souviens plus vraiment du chemin parcouru à pied entre les deux douars. Tout ce que je sais, c’est que l’envie de revoir la maison, la terre, et la bonne compagnie de mon cousin m’avait fait oublier les kilomètres.
La seule chose à laquelle je faisais attention, c’était mon langage. Chaque mot, chaque expression que j’utilisais, je les passais en revue. À Kermat Ben Salem, pas de place à l’erreur. Une seule faute de mot, un accent un peu trop citadin… et te voilà la cible des moqueries, proches comme inconnus. Il fallait que je prouve aux enfants du village que je n’avais rien perdu, que j’étais encore un des leurs, fidèle aux mots du bled, aux traditions, aux gestes.
Les retrouvailles avec mes frères étaient chaleureuses, bien sûr. J’étais le troisième d’une fratrie de quatre garçons. Ma mère ne cacha pas sa joie de me voir revenir. Ce n’est qu’à ce moment-là que j’ai compris combien mon absence l’avait blessée. Elle ne le dit pas clairement — mais je l’ai vu dans ses yeux, senti dans sa voix, lu dans ses gestes.
Après ça, il fallait sortir. Faire le tour du village. Retrouver mes camarades. Parler, plaisanter, me remettre à ma place dans le décor. Il fallait aussi passer saluer Titi Khadouj, une deuxième mère pour nous. Son seul sourire suffisait à réchauffer un cœur. Je pense avoir aussi salué Khiti Aïcha, l’amie de ma mère. Et puis je suis rentré.
Mais même en vacances, il y avait du travail. Une fois rentré, chacun a repris son rôle, comme si je n’étais jamais parti. Ma mère dirigeait l’atelier de couture, mon frère aîné et Hassan préparaient les tissus et faisaient les finitions, et moi t moi, je faisais le berchmane, cette broderie traditionnelle qu’on ne confiait qu’aux doigts les plus sûrs.
Même si on manquait d’espace chez nous, et que les moyens étaient limités, il y avait beaucoup de joie. La rigueur de ma mère au travail n’empêchait pas les rires. Les blagues. Les petites piques entre nous. Et surtout, on était accros à la radio. On connaissait tous les animateurs, tous les programmes, presque les horaires par cœur.
Un seul détail pouvait casser l’ambiance : quand je me perdais dans mes pensées, ou que je réagissais trop fort à une plaisanterie, ma main tremblait… et l’aiguille finissait dans le doigt de ma mère. La première fois, elle passait l’éponge avec un petit avertissement. Mais allez savoir pourquoi, après la première piqûre, venait toujours une deuxième… puis une troisième.
Et là, elle me tirait vers elle. Mon sort était scellé — parce que moi, j’étais lié à elle par la tssedia, ce fil de soie tendu entre nous. Je ne pouvais pas le lâcher, sinon le châtiment serait encore plus dur. Je commençais à supplier : "Maman… maman, pardon..." Ma voix montait, surtout quand elle s’approchait.
Mon frère aîné, lui, jugeait la situation selon le niveau de douleur de ma mère. Parfois, il intervenait. Parfois non. Et quand il ne bougeait pas, quand je sentais que je me rapprochais d’elle sans échappatoire, je savais que le moment était venu.
Alors j’arrêtais de supplier. Et j’attendais la gifle. Autant que ce soit fait — et avec dignité.